Une mort ignoble par Nigel Roth


Nous sommes en 1567.

Hans Staininger refusait alors de porter le cache-nez censé le protéger de la peste qui sévissait à Contantinople, à plusieurs milliers de kilomètres de l'endroit où il s’asseyait en Bavière.

Il agissait alors avec la même détermination que ces millions de citoyens américains qui prétendent vivre libres ET mourir en ne se couvrant pas le visage. Pourtant, Staininger avait une merveilleuse excuse : une barbe d'un mètre et demi de long.

Celle-ci était en effet luxuriante et si fournie qu'un jour il se prit les pieds dedans et se brisa le cou, mettant fin à la possibilité de transmettre le titre de Herr Hair à son hoir.

Mourir du Covid-19 à cause d’une interprétation dévoyée de la notion de liberté est une façon terriblement crétine de quitter ce monde, et les descendants de ces défunts qui n’aiment pas porter un masque voudront peut-être passer sous silence - ou enjoliver - la raison de ces décès, et raconter d’une manière moins absurde et plus classique la mort de leur parent.

Et ce ne serait pas la première fois, à en juger par les morts maladroites que je vais vous raconter.

Il y a Edmund Ironside, roi d'Angleterre en 1016, qui a été assassiné effrontément par en dessous, alors qu'il était assis sur les toilettes ; ou encore, le dernier calife de Bagdad, Al-Musta-sim, frappé à mort emballé dans un splendide tapis avant d’être reposé, de guingois dans la pile.

D'autres sont morts plus heureux, mais pas moins bizarrement. Prenez George Plantagenet, qui en 1478 s'est noyé dans un tonneau du meilleur madère ou Pietro Aretino, qui un siècle plus tard, est mort de rire après s'être fait raconter une blague merveilleusement obscène, que nous n'entendrons malheureusement jamais.

Certains sont morts plus malheureux, comme le chef intendant du prince Louis II de Bourbon-Condé qui, en 1671, au cours d'un banquet, s'est tué avec une baïonnette parce qu'il était contrarié que le poisson soit en retard pour le dîner. L'espadon et le maigre sont arrivés peu après.

D'autres sont morts en faisant ce qu'ils aimaient, comme William Snyder, qui a succombé en 1854 alors qu'il était violemment balancé par un clown célèbre dans un cirque, ou encore comme Clément Vallandigham, qui lors d’un procès en 1871, s'est accidentellement tiré dessus en essayant de démontrer comment la victime de son client avait pu se tirer une balle fortuitement.

Des accidents tragiques, il y en a eu. Prenez Sir William Payne-Gallwey : il est tombé alors qu'il chassait, et a atterri sur un navet, qui l’a laissé dans un état végétatif pendant trois jours avant de passer l’arme à gauche.

Ou encore, le juge de ligne de tennis Dick Wertheim, qui a été heurté par une balle si forte à l'aine, qu'il en est tombé de sa chaise. Le videur Jimmy Ferozzo a, quant à lui, réussi à pousser le levier du moteur hydraulique d'un piano à queue alors qu’il folâtrait avec sa petite amie sur celui-ci, et a été écrasé en arrivant au plafond. Elle a survécu, mais déteste les sonates en mi bémol.

Pour nos rebelles aux masques en revanche, il n'y a tout simplement pas d'excuse.

En 1982, David Gruman a tiré sur un cactus saguero, qui l'a dûment écrasé lors de sa chute, et Michael Scaglione, est mort après avoir fracassé son club de golf sous l'effet de la frustration, avant de se le ficher dans la jugulaire. Belle vengeance de l’objet.

La mort la plus étrange de toutes est aussi la plus difficile à raconter lors d'un dîner.

Tout commença avec un caniche du nom de Cachy.

Un jour, Cachy courait après sa balle quand celle-ci a rebondi par la fenêtre du treizième étage. Cachy, en bon chien qu’il était, a sauté après elle et est tombé par terre. Mais il n'a pas atterri sur le sol, il a atterri sur Marta Espina, 75 ans. Le chien et la femme sont décédés instantanément.

Edith Sola, témoin de l’accident, a traversé précipitamment pour prêter main forte et a été renversée par un bus. Elle est également morte sur place.

Un homme qui marchait vers elles, fut si bouleversé par cette tragédie qu'il eut une crise cardiaque et trépassa lui aussi.

Je ne sais pas trop comment ces morts ont été racontées par la suite, mais je peux imaginer des récits évasifs, quelques grimaces gênées ou un silence de pierre.

Qui dira, dans les années à venir, lorsqu'on demandera aux gens de décrire comment leur père ou leur mère sont morts pendant la pandémie de 2020, qu’ils ont quitté ce monde faute de masque ?

"Vous voyez, papa courait après un ballon un jour dans un appartement..."


Photo Morning Brew

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