Une veille d'espoir par Nigel Roth



Si vous vous installez au bord des eaux apaisantes du lac Léman, vous serez instantanément transporté dans le temps.

Vous vous émerveillerez devant l'immuable Château de Chillon, peint à maintes reprises au point que même moi, je possède un tableau de 1921 accroché dans ma future cuisine, le représentant dans toute sa majesté.

Vous pourriez réciter le poème de Lord Byron sur le malheureux François Bonivard, Le Prisonnier de Chillon, avec une émotion si profonde que le baron George Gordon lui-même ne la renierait pas, ou contempler les eaux profondes du lac, en vous rappelant que l'homme qui, en 1649, a condamné le roi Stuart Charles Ier à une décapitation rapide et sans douleur vécut sa vie là-bas, à Vevey.

Vous savez, bien sûr, que l’essence même de Frankenstein - ou le Prométhée moderne - a pris vie sur le Léman lorsque Mary Wollstonecraft remporta le concours de l'histoire la plus effrayante, contre Percy Bysshe Shelley et Byron, durant les interminables mois de l’année 1816 sans été.

Vous pourriez vous tenir à l’endroit exact où l'impératrice Sissi est allée frapper à la porte du chalet d'été de Vladimir Lénine en 1898, visiter la maison de Sir Charles Spencer Chaplin ou retourner sur les pas de l'actrice d'origine belge Audrey Hepburn lorsqu’elle a fait preuve de son légendaire sens de la mode, ce qui lui valut d'être nommée la femme la mieux habillée du monde par le International Best-Dressed List Hall of Fame. Vous pourriez aussi emboiter le pas au dramaturge et compositeur d'origine anglaise, Sir Noël Peirce Coward lequel s’est sans doute dégourdi les jambes avec cette combinaison unique d'impertinence, de chic, de pause et d'équilibre.

Et vous pouvez également monter à bord d'un bateau.

Pas n'importe quel bateau, mais un historique vapeur à aubes.

Vous pourriez faire semblant de "Mark twain", soit de « marquer deux fois » quand le batelier crie après avoir mesuré une profondeur de deux brasses sur la ligne de sonde, penché sur le plus vieux bateau du Léman, le Montreux, construit en 1904, sur un plus récent comme le Rhône III lancé en 1927, ou La Suisse II, la Savoie ou le Simplon, qui prit l’eau entre ces deux années.

Mais si vous voulez réellement vous faire passer pour Mark Twain plutôt que de simplement vérifier le tirant d'eau, il vous faudra remonter un peu plus loin dans le temps.

Aussi loin que le printemps de 1857, lorsque le A. B. Chambers, un vapeur à aubes à roue arrière, magnifiquement conçu et décoré avec art, se fraya un chemin à travers les eaux du puissant Mississippi en arborant fièrement le pavillon étoilé le long de ses ponts blanchis à la chaux, naviguant "sur tous les vieux chicots et les peupliers à une branche et sur tous les obscurs tas de bois qui ornent les rives de ce fleuve", pour atteindre Natchez, sa prochaine étape dans son voyage très américain.

A bord, alors que le bateau avance à une vitesse de cinq miles à l'heure, merveilleusement calmement, se trouve un apprenti capitaine de bateau à vapeur nommé Samuel Clemens, pas encore connu sous le patronyme de Mark Twain, un marin dont la carrière de batelier fluvial ne fait que commencer.

Si c'est le début pour Clemens, ce n'est pas le cas de ce vapeur à aubes, conçu bien avant que le pionnier français Denis Papin n'en construise un en 1704. Le Mississippi vit en effet le jour vers 1812, l'année même où les États-Unis déclarèrent la guerre à la Grande-Bretagne en raison des violations répétées du droit maritime américain par les Britanniques. Quelques années plus tard, l'Enterprise, le premier bateau à roue arrière, descendit la rivière Monongahela de Pennsylvanie, longue de deux cent dix kilomètres, jusqu’à la Nouvelle-Orléans, rendant le trajet plus stable que celui des bateaux à roues latérales qui tanguaient au moindre mouvement de foule des passagers, en raison du poids et de l'emplacement de leur énorme roue.

Twain a souvent évoqué sa vie sur le Mississippi, décrivant en détail ses voyages le long de ce fleuve de 3730 kilomètres, et comment, en devenant navigateur de bateau fluvial, il avait réalisé un rêve de jeunesse. C'était, se souvenait-il, en tant qu'Américain ayant grandi et vécu dans une ville de Floride, dans le Missouri et dans le Midwest, sa "seule ambition constante", et celle qui lui procurait un "salaire royal de cent cinquante à deux cent cinquante dollars par mois et pas de pension à payer".

Les voyages en bateau sont très éloignés du type de voyage auquel nous sommes aujourd’hui habitués.

Au nom du progrès, le monde est devenu plus petit et plus rapide et nous avons inévitablement dû suivre ce rythme et être partout le plus rapidement possible. Nous acceptons d'être coincés dans des avions et nous nous concentrons uniquement sur nos destinations, volant de ville en ville, de celles qui nous attirent par leurs dollars, de celles qui exposent des statues dorées de vieux narcissiques morts depuis longtemps, de celles qui ont défendu le train au détriment des bateaux à vapeur dépassés.

Mais de nos jours, étant donné l'état actuel des choses, vous pourriez prendre plaisir à monter à bord de l’un de ces glorieux bateau à roue arrière, pour descendre doucement la rivière sur le Ol' Man River, un bateau dont l'énorme coque s'éloigne de la rive en laissant traîner un sillage d'espoir par un après-midi ensoleillé, au son d’Old Folks At Home de Stephen Foster. Dîner, de la danse et même du jeu, modeste, pourraient vous attendre pendant le voyage, et il pourrait certainement y avoir des rencontres et des échanges, à distance sociale, bien sûr, dans les vastes salons et les cabines privées. Les jours passeront sereinement avec du décorum, la durée du voyage dépendant du temps, de la vitesse du bateau, de la quantité de marchandises embarquée et débarquée en cours de route et, bien sûr, de l'expérience et de l'habileté du commandant.

Il aura fallu à Twain deux années complètes de formation pour apprendre les secrets du fleuve et éviter les obstacles qui "arracheraient la vie au plus fort des navires qui a jamais flotté", et il n'a jamais cessé dans son esprit d'être ce navigateur. Il a maudit la guerre civile, les blocus, les hostilités, puis ces dragons cracheurs de feu sur rails qui ont mis fin à un mode de vie qu'il a vécu et tant aimé.

Les bateaux à vapeur du lac Léman ne vont pas si loin, bien sûr, et je n'ai pas vu de musiciens sur leur trajet entre la Suisse et la France, mais on sent bien qu'ils viennent d'une époque de bonté que l'on imagine perdue.

Même si l'Amérique gâche toutes sortes d’expériences précieuses dans sa quête incessante de grandeur, d'autres communautés plus réfléchies ne l'ont pas fait, et vous pourrez toujours monter à bord d'un bateau à vapeur et vous envoler vers une époque plus douce et plus paisible.


Photo by Yomira Studio

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