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Vivre plus longtemps par Sylvaine Perret-Gentil




Vivre plus longtemps. Pour quel progrès, quel plaisir ?

Le plaisir de vivre est en général lié à une impulsion interne, à des missions que l’on découvre en devenant adulte. Elles peuvent se transformer bien sûr en cours de vie, mais, sans missions, l’élan de vie, la satisfaction d’être là, parmi et avec les autres, se dilue et l’envie d’avancer sur le chemin se dissout dans une brume épaisse.

Comment retrouver une mission quand la brume nous envahit ?

C’est sur cette question que s’endort Hélène.

Les missions ne lui ont pas manqué jusqu’ici. Plusieurs années de travail humanitaire au terme de sa formation d’infirmière. Puis, l’éducation de son fils tout en travaillant comme infirmière à domicile. Ensuite, l’enseignement, où elle a fait de son mieux pour transmettre son savoir accumulé. Elle a mis toute sa passion dans ses activités. Jamais n’a-t-elle pensé que cette passion ne serait plus son alliée de vie.

Pourtant, le jour de la mort de son fils, quelque chose a rompu en elle. Ce filament, qui la reliait à l’envie de poursuivre son chemin, s’est cassé. Elle ne parvient plus à retrouver cette lumière intérieure. Et elle se morfond. Moins de la perte de son fils que de celle de son élan de vie.

Cette nuit-là est agitée. Hélène rêve beaucoup. Des rêves sans queue ni tête parfois, mais, à son réveil, elle se souvient du dernier. Lancée au galop sur un puissant cheval, elle traverse des marécages et des plaines désertiques. Elle craint que le cheval ne perde l’équilibre et ne se blesse. Que ferait-elle dans ces immensités hostiles pour s’en sortir. Mais le cheval est fort et adroit. Il ne flanche pas. Elle se dit qu’il est peut-être à l’image de ce qu’elle a été pendant les périodes difficiles de sa vie, mais pourquoi donc, à ce moment-même, elle est en train de perdre son gouvernail et sa direction ? Le cheval s’arrête brusquement ! Il rue pour la faire tomber, puis il repart au galop.

Hélène finit par le perdre de vue. Elle pleure un bon coup, puis se dit à voix haute : ai-je vraiment besoin d’un cheval pour me faire traverser les marécages et les déserts ? Le jour tombe. Les étoiles et la lune commencent à scintiller dans le ciel. Depuis combien de temps ne s’est-elle plus émerveillée d’un tel moment ? Un cadeau, dont elle s’est privée pendant des années de travail et de devoirs. Car la passion et les missions ont des revers. Le manque de temps pour soi, le stress, la fatigue. Elles sont nécessaires pour se sentir vivre et garder un sentiment d’utilité, mais le tourbillon dans lequel elles nous emballent et leurs contraintes, avec le temps, font perdre le sens de ce qui est bon pour se ressourcer l’âme et le cœur. Hélène s’allonge sur le dos et se laisse emporter par la magie du ciel. Ce ciel dont les mystères nous laissent si indifférents dans la course effrénée de nos quotidiens trop pleins et trop vides aussi de nourriture pour nos esprits qui se rétrécissent.

Dans ce ciel, subitement, Hélène voit apparaître le puissant cheval qui l’a emmenée. Il galope, léger et libre. Il semble heureux. Hélène cherche à attirer son attention, mais il ne la voit pas et disparaît à nouveau.

Hélène se réveille, la brume qui s’est installée en elle se faisant immédiatement sentir. Lourdeur physique, morosité, tristesse, elle retrouve tous les symptômes de son mal de vivre. Son fils ne lui sera pas rendu, elle le sait. Comment remplacer cette absence dans sa vie ? Comment envisager quelques décennies de vie encore, maintenant que l’on meurt si vieux ?

On est abreuvé de discours sur le progrès de la science et des technologies. En réalité, on n’a pas inventé grand-chose durant le dernier siècle. On a surtout rendu les inventions du siècle précédent plus performantes. Le seul vrai progrès que l’être humain ait vraiment accompli est celui de l’allongement de sa durée de vie. Si encore, il est juste de le considérer comme un progrès. Quelle qualité de vie retirons-nous de cette longévité quand l’élan de vie n’est plus possible ? La vieillesse, le grand âge, est devenu une forme de vaste business dans lequel s’activent une multitude de collaborateurs médicaux et sociaux. Les établissements médico-sociaux et l’aide à domicile ont pris une place de choix dans cette période postmoderniste qui s’étire. Cette période marquée par la crise des idéologies, la crise de l’État et celle de la communauté des valeurs et repères. Que devenons-nous, en tant que personnes âgées, dans cette société en déliquescence ? Quelle est encore notre place, parqués que nous sommes dans des univers réservés au grand âge, qui se caractérisent souvent par l’infantilisation due à la perte d’autonomie, comme si celle-ci signifiait que l’intelligence et l’esprit disparaissaient aussi ?

Un terrible état de dépendance. Voilà l’univers que nous offrons à la majorité de nos aïeux, probablement à l’image de notre propre dépendance aux outils technologiques qui répondent à toutes nos questions et besoins.

Vivre longtemps. Est-ce là la nécessité humaine à laquelle il faut répondre dans les décennies à venir ? Certainement pas, mais le train est sur les rails et n’est pas près de s’arrêter.


Photo by Lorenzo Pacifico

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