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Vol d'essai par Robert Yessouroun




À Paul Southeast Jones


L’artefact s’adressait à ses passagers :

« Le temps à Perth est couvert, 32 degrés Celsius. Il n’est pas impossible qu’un orage éclate peu avant l’atterrissage, mais aucune foudre ne pourra perturber notre descente. Tout a été prévu, au cas où… Nous nous poserons dans 65 minutes environ. La compagnie Air Puce vous souhaite une belle et agréable continuation. Si vous le désirez, vous pouvez vous brancher sur ma conduite via l’appli cockpit et recevoir ainsi, en direct, toutes les données du vol. »

Auparavant, avec son accent so british, Angelica avait souhaité la bienvenue et s’était présentée, avec sa voix d’animatrice invisible dans un jeu télévisé. Son cerveau quantique gérait « les yeux fermés » toutes les opérations du supersonique.

Le prototype penta-réacteur venait de décoller de l’aéroport d’Adélaïde avec un retard de quatre centième de seconde. Trois minutes plus tard, l’appareil dernier cri était parvenu à son altitude de croisière, survolant sans pilote la côte méridionale de l’Australie, à 50’000 pieds, voguant à la vitesse honorable de 1’200 nœuds. Après 2’700 km, il atteindrait sa destination en moins d’une heure quinze.

Le jet supersonique avait embarqué seulement trois volontaires, pour tester leur vécu lors de ce premier voyage aérien autoguidé, sans steward, sans hôtesse, sans commandant de bord. Les passagers d’essai avaient tout le loisir d’apprécier le ciel bleu : dépourvu de hublots, l’avion révolutionnaire offrait le panorama global de l’atmosphère, grâce à la moitié supérieure de sa carlingue en matériaux transparents. Le plafond de l’appareil était juste jalonné de disquettes opaques, autant de caches pour les masques à oxygène, au cas où…

Au fond, vers la queue, à la dernière rangée de la classe éco, Églantine ne quittait pas des yeux sa tablette en contact permanent avec la soute, plus précisément avec l’intérieur de la niche camping de son chien Fitou. Le labrador au pelage roux bavait, la langue bien pendue. Il paraissait se lover dans une patience bienveillante. La quinquagénaire au tailleur strict soupira d’aise. « So far, so good » se murmura-t-elle avant de lever les yeux vers l’azur. Au comble du calme, elle activa le programme de musique classique et finit par choisir les Gymnopédies d’Éric Satie. Oui, elle se sentait en confiance, se fiant à l’instinct de son animal qui ne paraissait flairer, pour l’instant, ni péril, ni menace. Belle sécurité dans cet engin piloté par le fruit non défendu de la connaissance d’un million d’intelligences (au bas mot)…

Tout à l’avant, basané barbu, habillé en tenue sportive chic et relax, Greg était englouti dans son livre. Il se lassait vite des paysages. Alors, inutile de dire que le monotone bleu céleste, très peu pour lui ! Collectionneur de bouquins introuvables, il avait embarqué muni d’un roman catastrophe, « La joueuse de chimères », dont le récit se déroulait en partie à bord d’un avion en difficulté terminale. Il tourna la page décisive :

« Le copilote est de plus en plus perdu dans ses protocoles, Regina sait qu’elle ne peut trop retarder l’atterrissage, il ne reste plus devant eux qu’un long plateau légèrement incliné, une prairie de fougères remontant jusqu’à une église avec un bulbe d’or au sommet de sa tour, la pilote canalise sa colère contre les volets de freinage, qu’elle active à fond avec une force insoupçonnée, telle la dernière rameuse qui d’un coup de sprint, tire au maximum en arrière ses deux poignées de rames… »

L’épaule blottie contre l’issue de secours, la frêle Thalia fixait de ses yeux écarquillés la paire des réacteurs silencieux sous l’aile écarlate. Déjà, elle n’aimait pas trop les avions. De toute façon, depuis son troisième master, son budget de chômeuse ne lui permettait guère de s’offrir des déplacements aériens. Toutefois, exceptionnellement, la jeune femme s’était proposée pour ce voyage d’essai à cause de la rémunération substantielle promise. N’empêche, elle s’agitait sur son siège, à l’affût malgré elle d’une turbulence ou d’une quelconque anomalie. Sa gorge s’asséchait. Confuse, elle voulut appeler une hôtesse de l’air pour un verre d’eau, mais elle se souvint brusquement qu’aucun personnel n’était en charge dans la cabine, ni nulle part ailleurs sur ce vol. Tout y était automatisé, si bien que les consommations requéraient le self-service.

Sous le penta-réacteur, pas un seul nuage. La grande Baie australienne accueillait l’océan Indien. Savourant le piano de Satie dans ses écouteurs, Églantine remarqua sur son écran que son cher Fitou tournait en rond dans sa niche. On aurait dit un fauve qui dénie l’hermétisme de sa cage. Serait-ce là le signal que quelque chose ne tournait pas rond ? Elle n’osait y penser. Elle parla doucement à son chien, comme s’il pouvait l’entendre :

‑ Tout se passe pour le mieux, mon choupinet. Une super-intelligence contrôle à fond notre voyage.

Sur ces mots, elle frémit.

À l’avant, Greg était captivé par le récit de l’atterrissage forcé. Adepte de la catharsis, il était persuadé d’évacuer ses craintes profondes (il volait dans un avion sans pilote, tout de même) par une immersion fictive dans les pires malheurs :

« Lorsque se propage un vacarme de structure d’aluminium en déformation, de tôles frappées, au sol, les limbes des fougères se soulèvent sous les turbulences de l’appareil et leurs touffes de frondes révèlent alors les innombrables souches pâlies d’un bosquet décimé dont les troncs d’arbres ont dû être évacués juste après l’abattage, les souches coriaces, en saillie, cognent, butent contre la soute à bagages, leurs impacts malmènent, rompent la queue étincelante, font éclater les ailerons des freins, en son milieu le fuselage est martelé, tandis que le métal qui s’arrache laboure la glaise, les parois en friction râlent plaintives, la carlingue râpe, se fracture encore, se brise, se fragmente dans un rire de fer interminable, les fauteuils se lâchent, se séparent, chaque siège hurle contre sa distorsion infernale, le ventre crevé de l’avion poursuit sa glissade étincelante sur les souches et fauche les fougères, racle la pente ascendante, approchant inexorablement l’église, la bâtisse orthodoxe, quand, avec la puissance d’un buttoir, le nez du jet pourfend la porte de Dieu, fait écrouler des pans de mur, le nez emporta