Vox Populi, Vox Dei par Katia Elkaim



Maître Corbeau sur un arbre perché tenait dans son bec un fromage. Maître Renard par l’odeur, alléché, de sa voix fit un usage, et lui tint à peu près ce langage…

De ma fenêtre ouverte sur cet automne resplendissant, j’entends des invectives, mais aussi des rires. Alors que j’essaie de me concentrer sur mon travail, mon esprit dérive et, sans en avoir conscience, procède à une analyse en règle de ces bruits dérangeants.

Il y a trois voix différentes et les trois sont jeunes. Je le sais à leurs intonations et aux mots utilisés que je devine. Elles sont masculines à cause de leur timbre. J’entends comme un souffle dans l’une des trois et je visualise chez son propriétaire un certain embonpoint, alors que les deux autres sont claires et tranchantes, fines comme la lame d’un couteau. L’une d’entre elles a un accent traînant du sud et doit avoir les cheveux foncés.

Vais-je me lever de mon bureau pour vérifier ? Le temps que je me décide, les voix se sont tues et lorsque je me penche par la fenêtre, je ne vois plus personne.


Ce petit jeu m’a fait réfléchir à ma propre voix, à son défaut de prononciation que je fais semblant de ne pas connaître, à cette voix propre que personne n’entend jamais autrement que de l’intérieur.

La voix, la parole qui nous permet de communiquer, la voix du chanteur qui ravit ou la voix qui exprime un suffrage.

Trois voix différentes, trois mêmes mots.

Je repensai alors à ces voix décisives, reconnaissables entre toutes : celle du Général de Gaulle au moment de l’appel du 18 juin, celle du rêve de Martin Luther King le 28 août 1963 ou encore celle de Robert Badinter, plaidant devant le parlement pour l’abolition de la peine de mort, parce que dit-il : « Guillotiner ce n'est rien d'autre que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ».

Imaginons un seul instant l’impact de ces messages essentiels sans la ferveur vocale des hommes et des femmes qui les ont portés.

Au nom de la pureté des sons, nous avons été jusqu’à commettre les pires atrocités. Si je vous dis Atto Melani (1626-1714), Antonio Bagniera (1638-1740), Giovanni Grossi dit «Siface» (1653-1697). Francisco Pistocchi (1659-1726) ou Carlo Broschi dit « Farinelli » (1705-1782), vous vous rappellerez que ces hommes ont été émasculés pour que leur voix prépubère soit conservée à jamais. L’histoire raconte qu’à la fin du XVIIIème siècle, la légende voulait que les castrats aient été amputés par la morsure d’un cygne, manière de rendre plus poétique cette abomination et détestables ces oiseaux.

Je me suis alors calée dans mon fauteuil pour écouter, les yeux fermés pour tenter de les reconnaître, une dizaine de voix célèbres, avec le sentiment d’entendre des proches. Les Maria Callas, Freddy Mercury, Sir David Attenborough, Jean Gabin, Dame Judy Dench, autant de voix, autant de signatures et même celle de Florence Foster Jenkins qui dans l’air de la Reine de la nuit a définitivement gagné la palme du ridicule mais aussi celle d’être le précurseur d’un phénomène aujourd’hui gigantesque et banalisé : « The Voice » !

Mais au-delà de l’organe, arrêtons-nous un instant, en ces temps d’élection et de restrictions sur l’impact que représente la voix du citoyen. Elle est l’essence de la démocratie, ce contrat social entre les humains par lequel, nous décidons de nous conformer aux règles que nous avons adoptées en commun, et par lequel nous confions notre destin à des hommes et des femmes avec le mandat clair de tout mettre en œuvre pour assurer notre bien-être.

En parlant de bien-être, mis à mal en ces temps de pandémie, je n’ai finalement pas été étonnée d’apprendre que des chercheurs tentaient, grâce à l’intelligence artificielle, de détecter divers problèmes de santé de manière précoce et non invasive, au seul son de la voix.

Ainsi, la start-up israélienne Vocalis Health a demandé à des volontaires ayant été testés positifs au COVID-19, d’enregistrer leur voix dans une application, en décrivant une image, puis en comptant de 50 à 70.

Apparemment, il a été possible d’identifier une empreinte vocale pour la maladie, en la comparant aux voix de personnes ayant été testées négatives.


En parallèle, des scientifiques de l’EPFL ont développé une application pour dépister le Coronavirus par la toux. Pour participer à leur recherche, n’importe qui peut enregistrer sa toux sur https://coughvid.epfl.ch/.

Plus que jamais, nos voix sont nos identités, il est donc de notre responsabilité de décider à qui la donner en se rappelant plus que jamais que comme disait La Fontaine : « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »

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